JEAN DUDAY
Jean Duday : Dix ans après l’expo « Autres regards », nous avons pensé en effet sous l’impulsion de Jean-Charles Hyvert qu’il était opportun d’organiser une nouvelle manifestation d’art contemporain qui fédère des créateurs ayant vu leurs œuvres incomprises par le marché de l’art traditionnel, incomprises parce que non conventionnelles, choquantes voire artistiquement incorrectes… Et l’on perd trop souvent de vue que le rôle de l’Art est avant tout de provoquer un électrochoc salutaire pour réveiller les consciences.
J.D. : Bien sûr. L’absence de confrontation avec ce qui se fait ailleurs, l’absence de structure officielle pour présenter des œuvres ou des manifestations d’avant-garde ont abouti à la production régionaliste tiédasse et à la frilosité artistique que nous connaissons aujourd’hui. Tahiti compte d’excellents peintres, c’est bien, mais la création décorative ne suffit pas à jouer le rôle percutant dont je viens de parler.
J.D. : L’assemblage est une technique d’expression que j’affectionne. J’aime détourner des objets de leur contexte pour ouvrir des pistes de réflexion inhabituelles. C’est une technique qui permet d’envahir l’espace avec humour, de remodeler la pensée en redistribuant les cartes. Si l’assemblage est bon, il intrigue, il déboussole, le sourire s’estompe et une nouvelle évidence s’impose alors grâce à cette confrontation. Par exemple « Ich bin ein Auschwitzer » est une réponse épidermique aux images télévisuelles des camps d’extermination, en cette année de commémoration de la libération des déportés. On ne peut que se sentir interloqué, comme l’a été JFK à Berlin, à un autre propos. Vous auriez voulu une œuvre de bon goût pour traiter des poubelles de l’Histoire ?
J.D. : Rien. Je ne condamne pas, je constate, je m’interroge, je déplore. Si les résultats des recherches scientifiques peuvent être balayés par les églises créationnistes persuadées que la Terre a été créée d’un coup il y a six mille ans, pourquoi ne pas accepter des dessins préhistoriques sur une toile de tente ? La rigueur de la démarche est identique. Qui joue le plus avec le Temps ? Qui traverse en dehors des clous ? Qui pousse le bouchon trop loin ? Evolution ? Révolution ! Pauvre Darwin… Le retour à l’obscurantisme est bien en marche.
J.D. : Qui exagère ? Relis le journal ! On voit tous les jours à la une des cas d’inceste et de pédophilie, on rampe devant le fric et la consommation galopante, des religieux de tous bords galvaudent leur message en se mêlant au pouvoir temporel, nos hommes politiques se font prendre régulièrement la main dans le sac et c’est moi qui exagère ? Tu rigoles ou quoi ? Acculturation, acculturation ! L’absence de mémoire collective mène à l’acculturation.
J.D. : A l’esclavage intellectuel, rien de moins. Confortable, bien sûr, rassurant, avec du pain et les jeux du cirque, mais cela va de pair avec l’abandon de notre esprit critique et de certaines valeurs démocratiques que l’on pensait fondamentales à nos sociétés. Et l’esclavage intellectuel mène au mensonge, qui tu le sais est un vilain défaut !
J.D. : J’articule mon travail en ce moment autour de la mémoire. En fait de notre absence de mémoire collective, savamment orchestrée par nos sociétés de consommation et de spectacle. La Mémoire ou les mémoires, plutôt. La mémoire historique réappropriée, la mémoire artistique détournée, la mémoire politique revisitée… L’absence de mémoire tu le sais mène à l’acculturation. Et c’est bien le mal dont nous souffrons aujourd’hui.
Propos recueillis par Karine Albonico pour Les Nouvelles