JEAN DUDAY
Le tableau présente quatre personnages assis, discutant entre eux. Chaque personnage n’est suggéré que par un trait définissant sa silhouette sur un fond terre cuite uni et un nombre rouge peint au pochoir en son milieu.
Les personnages sont assis face au spectateur, l’ambiance a l’air cordial. Bien qu’aucun mobilier ne soit représenté, on peut penser qu’ils sont sur un banc. La position des coudes laisse cependant imaginer qu’ils sont plutôt assis sur des fauteuils disposés côte à côte.
De gauche à droite, on distingue : un homme coiffé d’une chapka qui fume le cigare, un homme enveloppé dans une cape, un touriste en bermuda et chemise hawaïenne, un soldat botté portant un manteau d’uniforme. Trois des personnages sont donc en tenue d’hiver, le quatrième revêt une tenue estivale, chaussé de sandales de plage.
L’identité des trois personnages en tenue hivernale nous est connue. Elle est présente dans notre inconscient collectif à travers une photo de la deuxième guerre mondiale à laquelle le titre du tableau nous fait penser. Il s’agit du cliché historique des trois chefs d’état participant à la conférence de Yalta en février 1945. Le fumeur de cigare en chapka est Winston Churchill, l’homme à la cape Franklin D. Roosevelt, le militaire moustachu Joseph Staline.
Le quatrième personnage rajouté sur le tableau alors qu’il ne figure pas sur la photo officielle de 1945 est sans aucun doute le peintre lui-même, représenté assis entre Roosevelt et Staline. Son attitude est décontractée, le col de sa chemise ouvert, il discute avec son voisin de gauche Staline. Sa tenue vestimentaire de touriste en villégiature justifie le titre, « Mes vacances à Yalta ».
La ville de Yalta se trouve en Crimée, au bord de la Mer Noire et a toujours été prisée par les Russes et les Ukrainiens en raison de son climat doux et tempéré. La station balnéaire comporte de nombreux hôtels qui ont permis à l’époque d’héberger les délégations des trois puissances participant à la Conférence entre le 4 et le 11 février 45, les Etats-Unis, l’URSS et le Royaume Uni. Depuis la fin de l’empire soviétique la station est aujourd’hui accessible aux touristes occidentaux.
L’ambiguïté du tableau réside donc dans la confrontation d’une image de vacances récente avec le sérieux d’une réunion de chefs d’état rassemblés à la fin de la deuxième guerre mondiale pour se partager les ruines de l’Allemagne vaincue.
Le désir de vouloir se glisser dans une photo historique pourrait être la simple extériorisation d’un ego surdimensionné de la part du peintre. Cependant sa tenue de plage minimise l’importance qu’on pourrait accorder à son intrusion.
Interrogé à ce sujet lors de la présentation du tableau à l’exposition « portraits et autoportraits polynésiens » au showroom Renault en septembre 2006, le peintre a souligné le lien direct que la réunion de Yalta avait eu sur sa propre existence. Né six ans après cette conférence, sa vie a subi pendant plus de quarante années les répercussions négatives des affrontements politiques découlant de ce partage du monde entre l’Ouest et le bloc soviétique. La deuxième moitié du vingtième siècle, dominée par la guerre froide que se sont livrée les deux clans, a vu cette lutte d’influence s’immiscer dès l’enfance du peintre jusque dans tous les domaines du quotidien. Mode de vie, choix politiques et culturels, déplacements, mode de pensée, information, conscription militaire, modèle économique, fonctionnement individuel ou collectiviste, le monde s’est retrouvé coupé en deux.
Sur la scène internationale, tous les dictateurs sanguinaires de la fin du siècle ont profité de cette dualité.
Que reste-t-il de cette époque ? semble nous dire ce tableau. Ces gens qui ont fait trembler le monde en écrivant notre propre histoire ne sont plus qu’une silhouette dématérialisée sur fond uni, immobiles derrière un numéro. Roosevelt, déjà diminué, est décédé trois mois après Yalta, Staline en 1953, au terme d’un long règne despotique controversé. Churchill, écarté de la scène politique, a passé les dernières années de sa vie à peindre des paysages et a disparu en 1965. Le souvenir de ces acteurs historiques se voit laminé par le temps. Ne restent en mémoire qu’une attitude figée et quelques dates sorties de leur contexte.
On trouve ainsi une première piste d’interprétation pour les nombres figurant sur la toile, 53 pour Staline et 65 pour Winston Churchill.
41 est la date de l’attaque de Pearl Harbor à Hawaii, choisie très probablement pour Roosevelt à cause de l’importance dans sa carrière politique puisqu’elle l’a forcé à entraîner son pays dans la guerre, deux ans après les premières opérations. Il se peut que la chemise du peintre souligne cet événement.
La photo, qui a détrôné autrefois l’art du portrait, se maquille aujourd’hui, se retouche, explore de nouveaux horizons.
Notre souvenir, pris au piège de l’image est-il alors fiable ? Quelle part de fidélité peut-on accorder à notre mémoire ?
Dans la lignée des portraits de Rigaud, Vigée-lebrun, Van Gogh et Francis Bacon, Jean Duday impose cette simplification du contour à la ligne claire, ce résumé de nos existences à un effort de mémoire le plus souvent initié par un photographe.
L’artiste nous invite à franchir une nouvelle étape dans notre conception du portrait : accepter le fait que nous vivions dans l’univers de l’image et que nous n’existons que par les silhouettes évanescentes que nos contemporains garderont de nous. Une silhouette et un chiffre, parfois choisi de notre vivant.
En effet chacun d’entre nous a son nombre fétiche que Duday place au centre de ses portraits, tel Prométhée allant voler le feu du char du soleil pour l’insuffler à ses créations.
Sur la toile, en ce qui le concerne, le nombre 48 aurait alors cette fonction. On le retrouve d’ailleurs dans son œuvre sur plusieurs autoportraits à partir de 2003.
« Mes vacances à Yalta » peint à Moorea en mai 2006 constitue une oeuvre importante dans la démarche de Duday car elle conforte l’orientation de sa technique en démarquant résolument le portrait du réalisme et de l’expressionnisme.
La signature du peintre figure en blanc dans le coin inférieur droit du tableau.
A.T.